dimanche 9 juin 2013

Prédication pour le 3ème dimanche après la Trinité

Prédication d'"au revoir" à deux voix pour la fête d'été à Marsaz



Texte biblique : Luc 7,11-17


11Or, Jésus se rendit ensuite dans une ville appelée Naïn. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu'une grande foule. 12Quand il arriva près de la porte de la ville, on portait tout juste en terre un mort, un fils unique dont la mère était veuve, et une foule considérable de la ville accompagnait celle-ci. 13En la voyant, le Seigneur fut pris de pitié pour elle et il lui dit : « Ne pleure pas ». 14Il s'avança et toucha le cercueil ; ceux qui le portaient s'arrêtèrent ; et il dit : « Jeune homme, je te le dis, sois relevé ». 15Alors le mort s'assit et se mit à parler. Et Jésus le donna à sa mère. 16Tous furent saisis de crainte, et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s'est levé parmi nous et Dieu a visité son peuple ». 17Et ce propos sur Jésus se répandit dans toute la Judée et dans toute la région. 

Julie : Quelle est votre assurance pour la retraite ? Ou, si vous êtes retraité, de quoi vivez-vous ? Avez-vous une assurance-vie ? Des actions ? Un plan d’épargne ? Avez-vous plutôt préféré investir dans l’immobilier ? Ou bien comptez-vous sur les cotisations ? Vivez-vous tant bien que mal d’une petite retraite ? Aujourd’hui, cette question ne concerne pas seulement les personnes en fin de carrière. Dès la fin des études, ou de la formation professionnelle, la perspective de la vie après la retraite fait des années de cotisation un enjeu crucial pour les jeunes actifs. Sans entrer dans les détails, un de mes grands soucis actuels, c’est d’avoir un emploi qui ne me permet pas de cotiser pour mes vieux jours. Et j’ai à peine 31 ans ! Les débats actuels sur la réforme des retraites suscitent déjà beaucoup d’inquiétudes. Alors imaginez-vous si, demain, la crise économique que traverse le monde empirait : les banques font faillite, le marché de l’immobilier s’effondre, les actions ne valent plus rien, et, d’un instant à l’autre, nous perdons tout. Nous voici sans aucune perspective d’avenir, sans aucun moyen de pourvoir aux besoins les plus essentiels.

Hyonou : C’est exactement ce qui vient d’arriver à cette veuve de la petite ville de Naïn. Bien sûr, la Bible ne nous parle pas de banques, d’actions ou de système de retraite - pour la bonne raison que toutes ces choses n’existaient pas en Galilée au temps de Jésus. Comme c’est encore le cas dans certains pays pauvres, l’unique assurance vieillesse était d’avoir des enfants qui pourraient prendre soin de leurs parents devenus âgés. En perdant son fils unique, la veuve a tout perdu : non seulement son mari, déjà mort depuis quelque temps, non seulement un enfant qu’elle aimait, mais aussi son seul moyen de survie. Elle est comme l’un de ces rescapés d’une catastrophe naturelle qui, en quelques secondes, n’ont plus rien : ni maison, ni famille, ni travail ; plus rien d’autre que leur propre vie et la terreur face à un avenir qui n’est plus un horizon plein de promesses, mais un horrifiant trou noir.

J. : Comme toutes les grandes catastrophes, le deuil de la veuve de Naïn provoque un élan de solidarité fragile où les autres habitants de la ville offrent ce qu’ils peuvent offrir, c’est-à-dire leur présence et leur compassion. Ils l’entourent et l’accompagnent jusqu’à la porte de la ville – le lieu qui sépare le monde des hommes et le monde des bêtes sauvages, le monde des vivants et le monde des morts. Au centre de ce cortège, il y a ce cercueil contenant ce fils unique : cet espoir à enterrer, cette amitié fanée avant d’avoir pu s’épanouir, cette force brisée avant d’avoir pu participer à la vie de la cité. Et chacun des membres de ce cortège funèbre peut s’identifier à la souffrance de la veuve : demain, cela pourrait être mon tour. Ce cortège pourrait aussi être le nôtre. Au fond, nous partageons une même conception de la vie et de ce qui en fait la saveur que les habitants de Naïn : des relations humaines épanouissantes, une famille aimante, un travail qui nous fait vivre et nous prépare une retraite confortable. Dans cette conception, même Dieu, lorsque nous sommes croyants, n’est qu’un des accessoires nécessaires à notre bien-être. Et nous aussi, nous vivons avec la perpétuelle crainte, non exprimée mais bien présente, de la perte, de la séparation, du deuil, parce que nous sommes conscients du caractère transitoire de ce que nous aimons et que sa fin inévitable nous apparaît comme la fin de notre propre vie. « Si tu mourrais, je n’y survivrais pas. » « Si je perdais mon travail, ma vie n’aurait plus de sens. » « Si j’étais atteint de telle maladie, j’aimerais mieux mourir que vivre la lente descente aux enfers de mon organisme. » Dans cette perspective, notre vie ressemble à ce cortège se dirigeant vers le rocher qui fermera la tombe de tout ce qui compte pour nous.

H. : Mais en face de ce cortège de mort, un autre cortège apparaît. Il traverse le désert et s’approche de la ville, venu de nulle part. Si l’on peut décrire le cortège de mort comme le cortège de ceux qui s’attachent à tout, sauf à Dieu, l’autre cortège qui vient à sa rencontre est composé d’hommes et de femmes qui ont tout abandonné pour suivre l’homme de Dieu. Répondant à un appel, ils ont quitté leurs proches, leurs villes, leurs synagogues ; ils ne possèdent rien ; ils vivent sur les chemins, ne sachant pas le matin où ils dormiront le soir ; quand ils ont faim, ils arrachent des épis de blé dans les champs et les mangent crus. (J’espère que la vie dans le Val-de-Travers sera tout de même un peu moins difficile.) Au centre de ce cortège se trouve, non pas un cercueil, mais Jésus : celui qui, au matin de Pâques, vaincra définitivement la mort. Imaginez-vous ces deux cortèges face à face, à la porte de la ville : le cortège de la mort et le cortège de la vie. « Ne pleure pas », dit Jésus à celle qui a tout perdu. Dans une telle situation, cette parole est profondément choquante. Vous connaissez sans doute le verset de Jérémie : « Dans Rama, on entend une voix plaintive, des pleurs amers : c’est Rachel qui pleure ses enfants, et elle refuse d’être consolée, car ses enfants ont disparu » (Jr 31,15). Ce verset aurait pu être écrit pour cette veuve. Et un inconnu vient lui dire : « Ne pleure pas » ! Rien n’aurait été plus incongru, plus déplacé que cette parole, si elle n’avait pas été suivie du geste inattendu de Jésus : il touche le cercueil, le cortège suspend sa marche, et l’inimaginable se produit. Sur l’ordre de Jésus, le mort se relève et il parle.

J. : Que vient de faire Jésus ? Il vient de faire quelque chose de beaucoup plus important que de ressusciter un mort. Il a, nous dit l’évangile, donné le fils à sa mère. La veuve n’est plus seule au monde et sans avenir. Pourtant, elle n’est pas simplement revenue à sa vie d’avant. Un aspect essentiel a changé. Elle ne peut plus continuer à vivre comme si son enfant n’était que sa « production » (le « fruit de ses entrailles », comme disent les Psaumes), l’unique membre de sa famille, son assurance vieillesse, le support sur lequel elle projette tous ses rêves d’avenir. Son enfant est désormais, avant tout, le don de Dieu. A travers ce don, la veuve reçoit son avenir différemment : ce n’est plus celui qu’elle avait imaginé et planifié, mais celui que Dieu lui donne comme une grâce. A travers ce don, sa relation à son fils passe maintenant par le Christ : à chaque moment où elle vivra la présence de son enfant comme un cadeau, là sera aussi présent le Christ, en qui la vie est plus forte que la mort. Ouvrons une parenthèse : pourquoi avons-nous été baptisés ? Pourquoi continuons-nous à demander le baptême de nos enfants ? C’est parce que, dans ce sacrement, nous reconnaissons que la vie qui naît n’est pas le produit de notre initiative, mais un don qui nous est confié. Nous aussi, un jour, nous avons été portés par un cortège de vie vers ce Dieu qui nous a offert à nos parents, à nous-mêmes, d’une manière nouvelle.

H. : Et il ne s’agit pas que du baptême, mais de toutes les dimensions de notre vie, par exemple la préoccupation concernant notre vieillesse, qui peut nous paraître éminemment profane. Nous avons un choix à faire : voulons-nous porter notre vie, avec toutes ses facettes, comme un fardeau à assumer ou comme un trésor qui nous aliène ? (Et souvenons-nous de l’avertissement que Jésus nous donne dans l’évangile de Matthieu [6,20] : « là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ».) Ou bien voulons-nous, au contraire, la laisser toucher par la main de Dieu afin qu’elle nous soit donnée, à chaque moment, comme un cadeau inattendu ? C’est peut-être là le plus grand engagement de la vie chrétienne : ne pas aborder l’existence comme si elle nous appartenait, comme si elle n’était faite que de nos projets, nos relations, nos initiatives, nos visions d’avenir. Bien sûr, il doit y avoir des projets, des relations, des initiatives et des visions d’avenir dans nos vies. Mais gardons-nous de les vivre comme s’ils en étaient la finalité ; sinon, notre existence toute entière ne serait qu’un long cortège de mort se dirigeant inexorablement vers le tombeau. Nos engagements doivent être différents : ils ne sont pas les nôtres, ils sont ultimement les engagements de Dieu à travers lesquels nous recevons notre vie comme un cadeau. Dans l’évangile d’aujourd’hui, le cortège de la vie absorbe le cortège de la mort pour n’en faire plus qu’un. Et au centre de ce cortège se trouve le Christ, mort pour nous sur la croix, ressuscité pour vaincre la mort à jamais, qui nous donne nos existences et nous donne aussi les uns aux autres. Et la vie chrétienne consiste à participer à ce cortège de la vie qui engloutit définitivement le cortège de la mort. Faisons un pas pour entrer dans ce cortège de la vie - avec l’aide de Dieu !

Amen.

dimanche 26 février 2012

Prédication pour le premier dimanche de Carême

Prêchée à l'Eglise Réformée d'Annecy, le 26 février 2012.
Lectures bibliques : Genèse 9,8-17 ; Marc 1,12-15.

 « Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne m’interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. » (Confessions XI, 17). Ces mots ne sont pas de moi. Ils ont été écrits, il y a environ 1600 ans, par un homme qui allait plus tard devenir saint Augustin. Et pourtant, nous avons probablement tous fait un jour l’expérience : comment répondre à un enfant qui vous demande : « Dis, c’est quoi le temps ? » Comment expliquer ce qu’est le temps ? Existe-t-il des choses qui sont hors du temps ? Pourquoi, parfois, quelques instants nous paraissent-ils durer une éternité, et pourquoi plusieurs heures peuvent-elles nous laisser l’impression de n’avoir duré que quelques minutes ? La question se complique encore quand on pense à un autre élément : Dieu. On dit que Dieu est éternel ; dans nos Bibles protestantes, c’est même un des titres les plus fréquents de Dieu : l’Eternel. Mais l’éternité fait-elle partie du temps ? Dieu partage-t-il notre temps ? Vous vous souvenez sans doute de cette belle formule que l’on trouve dans les psaumes : « Mille ans, à tes yeux, sont comme hier, un jour qui s'en va, comme une heure de la nuit » (Ps 90,4).

Rassurez-vous, je ne vais pas vous faire un exposé philosophique. Mais je crois que les textes que nous avons entendus tout à l’heure ont tous un point commun : ils nous enseignent quelque chose sur le temps.
Le texte de la Genèse, vous vous en souvenez, prend place à la fin du récit du Déluge. Quand on pense au Déluge, on en retient souvent surtout le côté « folklorique » : le gros bateau de bois, les couples d’animaux que Noé y fait monter (même la clinique vétérinaire qui soigne notre chat s’appelle « l’Arche de Noé »), les eaux qui submergent la terre, la colombe qui rapporte enfin un rameau d’olivier, signe que la crue est finie. Mais essayons de nous remémorer un peu plus précisément de quoi il s’agit. Tout d’abord, qui est Noé ? Je crois que ce n’est pas un hasard s’il est difficile de répondre à cette question. A part nous dire qu’il est le fils d’un homme nommé Lamek, voici les seules informations que nous donne la Bible sur Noé : « Noé, homme juste, fut intègre au milieu des générations de son temps. Il suivit les voies de Dieu. Il engendra trois fils : Sem, Cham et Japhet. » (Gn 6,9-10). Et un peu plus loin, on apprendra que Noé était âgé de six cents ans au moment du Déluge, et a vécu en tout neuf cent cinquante ans - un âge canonique, comme on dit, qui est à comprendre dans le langage symbolique qu’utilisent les premiers chapitres de la Bible et qui nous indique que la vie de Noé, homme juste aux yeux de Dieu, n’a pas été loin de la plénitude et de la perfection. Neuf cent cinquante ans, c’est une période considérable. Si vous avez, comme moi, des souvenirs lointains des cours d’histoire, vous vous rappelez sans doute qu’il a fallu un certain temps pour parcourir l’histoire de France depuis l’an 1060 jusqu’à nos jours : entretemps, il y a eu tant de rois, tant de batailles, tant d’événements qui ont fait que la France est celle que nous connaissons aujourd’hui. Et pourtant, de ces neuf cent cinquante ans de la vie de Noé, la Bible ne nous raconte qu’une période d’environ un an, depuis le moment où Dieu ordonne à Noé de construire une arche jusqu’au moment où Noé célèbre la nouvelle alliance entre Dieu et l’humanité, à la fin du Déluge. Comme si ce qui importait, ce n’était pas la durée du temps, mais au contraire sa qualité, son intensité, sa densité. Et que peut-on imaginer de plus intense que d’être, comme Noé, témoin de la destruction du monde et de sa renaissance ? D’être le partenaire que Dieu choisit pour préserver de la mort le meilleur de sa création ? D’être aussi celui avec qui Dieu renouvelle son alliance quand l’eau se retire et que la vie reprend ? Pendant toute cette année, Noé a vécu entre la conscience de l’extrême fragilité de la vie et la grande proximité de Dieu, présence à la fois terrifiante et protectrice. C’est sans doute pour cela que la Bible ne s’attarde que sur cette brève année de la longue existence de Noé : elle a été unique et déterminante ; elle a été, sans doute, à la fois l’année la plus longue et la plus mémorable de toute sa vie - pas parce qu’elle a été réellement plus longue que les autres, mais parce qu’elle a été particulièrement intense en expériences à la frontière de la vie et de la mort, du temps de Dieu et du temps des hommes. Elle a été déterminante aussi parce qu’elle aboutit au pacte décisif de Dieu avec sa création : plus de destruction, plus de période pour effacer toute vie de la surface de la terre. Cette nouvelle alliance, cette réconciliation, est définitive. A la fin de cette longue et terrible année, l’avenir s’ouvre sur une terre neuve pour la création de Dieu. Après la mort et l’angoisse, à travers la faveur et la protection de Dieu, c’est une véritable renaissance.
Tournons-nous maintenant vers les brefs versets de l’évangile de Marc. Nous nous trouvons juste après le récit du baptême de Jésus dans le Jourdain, où la voix de Dieu s’est faite entendre pour le déclarer son Fils bien-aimé. Et, nous raconte Marc, « aussitôt l’Esprit le pousse au désert. Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient. » Tout à l’heure, nous avions noté que l’année du Déluge était la seule de la longue vie de Noé que racontait la Genèse. Ici, au contraire, sur tout l’évangile, ces quarante jours de la vie de Jésus n’occupent que deux petits versets. On peut tout de même faire quelques remarques sur ce temps mystérieux de la vie de Jésus. Tout d’abord, il dure quarante jours. Quarante jours, comme les quarante jours pendant lesquels la pluie est tombée sans discontinuer lors du Déluge ; mais aussi comme les quarante ans pendant lesquels le peuple d’Israël, guidé par Dieu, a traversé le désert vers la Terre promise. Je ne vais pas revenir sur le Déluge, mais j’aimerais dire quelques mots du séjour d’Israël au désert. Comme l’expérience de Noé, cette expérience a été particulièrement intense. Le peuple est allé d’épreuve en épreuve, comme l’épisode du veau d’or ou celui des serpents venimeux qui envahissent le camp. En même temps, ce temps d’épreuves a été celui d’une proximité extraordinaire avec Dieu, toujours présent au sein du peuple : dans la colonne de feu ou de nuée qui marche à sa tête les jours où il faut avancer, dans le sanctuaire, la tente de la Rencontre, les jours où l’on reste sur place. Quant il écrit le récit qu’on appelle souvent la « tentation au désert », Marc sait sans doute que l’expérience de Jésus et celle du peuple d’Israël sont similaires. Comme Noé a été confronté à la mort et à la destruction, comme Israël a affronté des épreuves, Jésus au désert est face à face avec Satan. Mais comme Noé a été protégé par Dieu, comme Israël a été guidé par Dieu, Jésus au désert est servi par les anges. Contrairement aux évangiles de Matthieu et de Luc, Marc ne nous donne aucun détail sur ce qu’il s’est exactement passé au cours de ces quarante jours, pas plus qu’il ne nous donne de détail sur ce qu’il se passe exactement quand Jésus se retire à l’écart pour prier. Cela fait partie de l’intimité de sa relation avec Dieu. Mais ce temps est un temps préparatoire pour Jésus, le temps qui suit immédiatement son baptême et qui précède le début de sa vie publique, de son enseignement, de ses miracles. Pour Jésus, ce temps a sans doute été également un temps intense. Il débouche sur cette année de sa vie terrestre qui, comme l’affirme la foi chrétienne, a été tellement décisive pour l’humanité et pour sa relation à Dieu. Si Dieu a promis à Noé qu’il n’y aurait plus de Déluge, qu’il ne provoquerait plus la mort et la destruction de la terre entière, désormais il anéantit la mort elle-même en ressuscitant le Christ d’entre les morts.

Peut-être pourrait-on dire, alors, que le temps de Dieu ne se mesure pas en quantité. Ce n’est pas que Noé ait vécu neuf cent cinquante ans qui importe ; ce n’est pas que le peuple d’Israël soit un peuple vieux de plusieurs milliers d’années qui importe ; ce n’est pas que le Christ ait vécu trente-trois ans qui importe. Ce qui compte, et ce qui est vraiment le temps de Dieu, c’est le temps intense, un temps d’une qualité particulière où tout semble exacerbé, et où Dieu se fait tout proche. C’est un temps qui peut être bref, mais qui a des conséquences décisives pour l’avenir tout entier, en lui ouvrant une vie nouvelle que rien ne pourra plus détruire. Parmi nous, certains ont peut-être déjà fait l’expérience de ce temps intense. Un temps pendant lequel on sent à nouveau le véritable goût de la vie. Un temps où l’on sent ses besoins quotidiens simplifiés, épurés, concentrés sur ce qui est vraiment essentiel. Un temps pendant lequel Dieu se fait incroyablement présent. Aujourd’hui, nous sommes le premier dimanche de Carême. Nous entrons dans cette période de quarante jours qui nous conduira jusqu’à Pâques. Alors, que les quelques semaines qui vont suivre soient pour nous le temps de Dieu, un temps de qualité, un temps pour vivre intensément, pour aimer intensément, pour s’ouvrir largement à la présence de Dieu dans ce monde et dans l’humanité. Un temps qui aboutira à la joie de Pâques et à la victoire définitive du Christ sur les forces de mort qui traversent notre monde. Un temps pour entrer à nouveau dans l’alliance inébranlable de Dieu.

mardi 14 février 2012

Je n'ai plus peur

 La guerre la plus dure, c'est la guerre contre soi-même. Il faut arriver à se désarmer. J'ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible. Mais je suis désarmé.


Je n'ai plus peur de rien, car l'amour chasse la peur.


Je suis désarmé de la volonté d'avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses.


J'accueille et je partage. Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets. Si l'on m'en présente de meilleurs, ou plutôt non, pas meilleurs, mais bons, j'accepte sans regrets. J'ai renoncé au comparatif. Ce qui est bon, vrai, réel, est toujours pour moi le meilleur.


C'est pourquoi je n'ai plus peur. Quand on n'a plus rien, on n'a plus peur.


Si l'on se désarme, si l'on se dépossède, si l'on s'ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors, Lui, efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible.


Patriarche Athénagoras


dimanche 12 février 2012

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant...

Que fait-on quand on confesse sa foi ?
Peut-être, avant d’aller plus loin, serait-il utile de rappeler qu’on peut entendre deux choses par « confession de foi ». Il y a d’abord la confession de foi qu’on pourrait dire « théologique » ; c’est celle par laquelle un individu, ou un groupe d’individus, ou une institution, pose un certain nombre d’affirmations théologiques qui définissent le contenu concret de la foi et auxquelles on suppose l’adhésion des membres du groupe. Par exemple, l’Eglise réformée de France a un texte (la Déclaration de foi, voir la partie "texte de 1936) qui joue ce rôle et dont voici un extrait :

Dans la communion de l’Église universelle, elle [l’ERF] affirme la perpétuité de la foi chrétienne, à travers ses expressions successives, dans le Symbole des Apôtres, les Symboles œcuméniques et les Confessions de foi de la Réforme, notamment la Confession de La Rochelle ; elle en trouve la source dans la révélation centrale de l’Évangile : Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle.
Avec ses Pères et ses Martyrs, avec toutes les Églises issues de la Réforme, elle affirme l’autorité souveraine des Saintes Écritures telles que la fonde le témoignage intérieur du Saint-Esprit, et reconnaît en elles la règle de la foi et de la vie ; Elle proclame devant la déchéance de l’homme, le salut par grâce, par le moyen de la foi en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, qui a été livré pour nos offenses et qui est ressuscité pour notre justification ; ...

En ce qui concerne la confession de foi qui est dite au cours du culte, elle a une dimension supplémentaire. Elle ne se contente pas seulement d’énumérer des points qui définissent le contenu de la foi. Pourtant, on en a souvent l’impression. Lisons par exemple l’une des confessions de foi les plus anciennes et les plus souvent utilisées, le Symbole des Apôtres, dont l’origine remonte aux tous premiers siècles du christianisme et que vous connaissez sûrement :

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ;
Je crois en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur,
Qui a été conçu du Saint-Esprit et qui est né de la vierge Marie ;
Il a souffert sous Ponce Pilate, il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli, il est descendu aux enfers ;
Le troisième jour, il est ressuscité des morts, il est monté au ciel, il siège à la droite de Dieu, le Père tout-puissant, et il viendra de là pour juger les vivants et les morts ;
Je crois en l’Esprit Saint, je crois la sainte Eglise universelle, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair et la vie éternelle. Amen.

Est-ce que ce texte n’est pas lui aussi une liste de contenus essentiels de la foi, auxquels on nous demande notre adhésion ? Qu’est-ce qui fait la différence avec le premier texte que j’ai lu tout à l’heure ? J’entends régulièrement des gens dire qu’ils ont des difficultés, par exemple, avec telle ou telle confession de foi lue au culte, parce qu’ils ont personnellement du mal à croire à un des articles de foi - que ce soit la conception divine de Jésus, la virginité de Marie, on encore la résurrection. A mon avis, dire cela manque quelque chose de ce qu’est la foi confessée et proclamée lors du culte. Ce type de remarque serait plutôt pertinent pour la première catégorie de confession de foi que j’ai mentionnée et qui, elle, marque des frontières. On ne peut pas, par exemple, devenir pasteur de l’Eglise réformée de France si l’on croit que l’enseignement de Bouddha contient l’ultime vérité sur notre monde et nous-mêmes. Mais quand je confesse ma foi en Eglise, je ne passe pas en revue une sorte de « check-list » qui déterminerait mon degré d’orthodoxie ou d’hérésie. La confession de foi est alors à la fois une démarche de confiance et une démarche communautaire. Je vais rapidement développer ces deux points.

Quelqu’un m’a dit récemment : « Avec le temps qu’il fait en ce moment, la neige, la bise, les températures négatives, on a de la peine à croire que l’été existe ». Imaginez quelqu’un qui n’aurait jamais connu que l’hiver et qui n’aurait jamais quitté sa maison sans ses gants, son bonnet et son anorak, et à qui quelqu’un décrirait l’été : comment pourrait-il concevoir une saison où il fait toujours chaud, où on sort de chez soi en T-shirt, où on mange des glaces et où on va à la plage ? Il lui faudrait avoir une grande confiance dans son interlocuteur pour pouvoir lui répondre : « Oui, c’est vrai ». Cet exemple météorologique pourrait être une métaphore de la confession de foi en Eglise. Quand je confesse ma foi, je m’adresse à moi-même, et j’affirme, pour reprendre une expression de Nouveau Testament, que « Dieu est plus grand que mon cœur » (1 Jn 3,20) : même si j’ai de la peine à croire, même si j’ai connu tant de souffrances que la résurrection des morts me paraît impensable, même si mon esprit cartésien se rebelle contre la conception virginale de Jésus, Dieu ne dépend pas de moi. Mes propres sentiments ne peuvent pas définir Dieu. Dieu est au-delà de mes difficultés à croire ; il m’accueille tel que je suis, avec mes incertitudes et mes doutes, et je peux lui faire confiance. Confesser ma foi, c’est me redire à moi-même que Dieu est plus grand que mon cœur. C’est prendre le risque de dire : « Oui, c’est vrai », même si je n’ai jamais connu que l’hiver et que j’ai bien du mal à croire à l’été.

Quand je confesse ma foi, c’est aussi à mes frères et sœurs qui m’entourent que je m’adresse, et eux qui s’adressent à moi. La confession de foi manifeste l’appartenance à l’Eglise universelle. En la disant, je fais corps avec ceux qui la disent avec moi, mes voisins de banc, mais aussi les chrétiens rassemblés à travers le monde en même temps que moi et les générations de ceux qui ont confessé leur foi, avec les mêmes mots ou des mots proches, depuis les premiers jours de l’Eglise. Confesser ma foi, c’est faire l’expérience de cette immense communauté dont je fais partie et qui me porte, au-delà de mes incompréhensions. Dans son livre intitulé Le sens du culte, le pasteur Antoine Nouis rapporte une anecdote. Lors d’un enterrement douloureux auquel il s’était rendu, l’enterrement d’un enfant, les parents avaient demandé que l’on dise le Symbole des apôtres. Et, dit Antoine Nouis, « ce jour-là, lorsque l’assemblée a récité le Symbole des apôtres, j’ai éprouvé quelque chose qui ressemble à la communion des saints, j’ai confessé la foi de l’Eglise, j’ai entendu que l’espérance chrétienne était au-delà de ce qu’on pouvait ressentir à ce moment. Malgré le scandale de la mort d’un enfant, l’Eglise toute entière affirmait sa foi et son espérance : ce n’était pas l’assemblée qui disait le credo, c’était le credo qui portait l’assemblée. »

Confesser sa foi, c’est donc affirmer sa confiance en Dieu en communauté. On pourrait ajouter un point supplémentaire. Je viens de dire qu’en confessant ma foi, je m’adresse à moi-même et à mes frères et sœurs. Evidemment, ce n’est pas tout : je m’adresse aussi à Dieu. Dans l’évangile selon Marc, l’évangéliste rapporte l’histoire d’un père et de son fils possédé par un démon. Ce père se tourne vers Jésus pour tenter d’obtenir la guérison de son enfant : « “Si tu peux quelque chose, viens à notre secours, par pitié pour nous. ” Jésus lui dit : “Si tu peux ! ... Tout est possible à celui qui croit.” Aussitôt le père de l'enfant s'écria : “Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi !” » (Mc 9, 22-24). Comme dans ce récit biblique, en confessant ma foi, je reconnais aussi les manques et les limites de ma foi personnelle et je demande à Dieu de m’aider à les surmonter. Et comme dans le récit biblique, c’est Dieu lui-même qui parcourt la plus grande partie du chemin pour venir à ma rencontre, à mon secours.

mardi 10 janvier 2012

Prédication pour l'Epiphanie

Prêchée à deux voix le samedi 7 décembre, dans la communauté luthérienne de Genève


Texte biblique : Mt 2,1-12

Le Mage : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c’est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple.

Hérode : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c’est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple.

Le Mage : Moi, le Mage, quelle surprise j’ai ressentie en entendant les grands prêtres et les scribes citer cette parole des prophètes ! Quand j’ai quitté ma terre d’Orient pour suivre l’étoile qui m’annonçait la naissance du roi de Juifs, je pensais tout naturellement que je le trouverais à Jérusalem, la capitale, dans son palais.

Hérode : Moi, Hérode, quelle surprise j’ai ressentie en entendant les grands prêtres et les scribes citer cette parole des prophètes ! N’est-ce pas moi qui suis le roi des Juifs ? Je suis déjà vieux ; comment pourrais-je venir de naître ? Et où pourrait-on me trouver ailleurs qu’à Jérusalem, ma capitale, dans mon palais ?

Le Mage : Oui, j’ai été surpris. Je suis un mage. C’est mon métier de scruter le ciel et d’observer le cours des astres ; alors, quand j’ai vu cette étrange étoile apparaître, j’ai voulu en avoir le cœur net et je l’ai suivie. Mais quand je suis arrivé ici, à Jérusalem, et que j’ai appris qu’aucun roi ne venait de naître, il a bien fallu que je me pose cette question : m’étais-je trompé ? Avais-je mal vu ? Avais-je fait tout ce long chemin à la poursuite d’une illusion, d’un mirage - pour rien ? J’avais presque décidé d’abandonner, de renoncer, de rentrer chez moi ; je voulais seulement me rendre une fois au palais pour m’assurer qu’il n’y avait pas de nouveau roi. C’est alors qu’Hérode, après avoir consulté les savants de son pays, m’a remis sur la bonne voie : je devais aller à Bethléem, et j’y trouverais le roi que je cherchais. Quelle surprise, mais quelle joie ! Je ne m’étais pas trompé.

Hérode : Oui, j’ai été surpris. Je suis le roi. Certains disent que je ne suis qu’un roi de paille, au service de l’empire romain. Mais enfin, c’est moi qui ai la charge de ce pays ; c’est moi qui l’administre, qui y règne, et à ma mort, mon trône reviendra à mes descendants, comme il se doit. Alors, j’ai été surpris, très désagréablement surpris, quand ce mage est entré au palais en demandant à voir le roi nouveau-né. J’ai tout de suite compris ce que sa présence signifiait et que le mage lui-même, en étranger à Israël et son histoire, ne pouvait pas savoir. Cette naissance annoncée ne pouvait être que la naissance de celui que tout le peuple attendait depuis si longtemps, celui dont on disait qu’il délivrerait Israël de l’occupation romaine et rétablirait sur le trône la lignée de David. C’était certainement la naissance du Messie de Dieu. Mais vous rendez-vous compte de ce que cela impliquait pour moi et ma famille ? C’en était fini de nous. Nous allions être déchus de la royauté, on nous retirerait notre pouvoir et nos richesses, on nous chasserait de ce palais comme des mendiants pour y installer un nouveau roi. Jamais je n’avais entendu une aussi mauvaise nouvelle. Jamais je n’avais eu de pire surprise. C’est pourquoi j’ai imaginé un stratagème : j’allais aider le Mage à trouver l’enfant, puis, une fois qu’il l’aurait trouvé, l’amener à tout me dire pour que je puisse anéantir cette menace terrible qui pesait sur moi.

Le Mage : Je n’avais jamais été aussi heureux. Mais j’ai aussi compris rapidement tout ce que cette naissance signifiait, et que j’aurais d’ailleurs dû comprendre dès le début. En quoi la naissance du nouveau roi d’une obscure nation du Moyen-Orient me concernait-elle, moi le Mage venu de si loin, comme vous qui vivez si loin, loin de la terre d’Israël, loin du sort et de l’histoire de ce petit peuple ? Elle ne pouvait me concerner que s’il s’agissait de quelque chose de bien plus grand, que si le pouvoir de ce roi ne se limitait pas au pouvoir temporel d’Hérode. Elle ne pouvait me concerner que si dans ce nouveau-né venu au monde dans des circonstances mystérieuses, loin des palais de Jérusalem, s’accomplissait le dessein d’une puissance bien supérieure ; une puissance à laquelle non seulement Hérode, mais l’empereur romain lui-même sont soumis sans le savoir ou sans vouloir l’admettre. Il fallait qu’il en soit ainsi, pour que ce roi soit aussi mon roi. J’ai compris que la royauté de ce roi dépassait de loin les frontières d’Israël ou même celles de l’empire, qu’elle n’était pas une question de nationalité, qu’elle ne connaissait pas de limites. J’ai compris que la royauté de ce roi, mon roi, déjouait les attentes des hommes qui l’espéraient riche et puissant, et que pour cette raison elle était bien au-delà des aléas de l’histoire et des revers de fortune, que rien ne pouvait l’atteindre. Et j’ai tout d’un coup vu le roi Hérode tel qu’il est vraiment : un petit roitelet sans importance mais avide de pouvoir, agrippé à ses prérogatives, à la merci de l’empereur romain, persuadé qu’il n’y a rien de plus important dans ce monde que la puissance, la richesse, le statut social, et prêt à tout pour les conserver.

Hérode : La naissance d’un enfant insignifiant dans un village insignifiant, qu’est-ce que c’est au regard de l’histoire des peuples ? Et pourtant, celle-ci a déchaîné mes pires craintes. Oui, j’ai eu peur. On envie souvent les puissants de ce monde ; mais on oublie combien leur puissance est fragile, précaire. On oublie combien il faut de prudence, de prévoyance, de calculs, d’intrigues pour conserver ce pouvoir qui attire tant de convoitises, suscite tant de jalousies. J’étais prêt à faire face à un coup d’état ou à une révolte ; mais je n’avais pas pensé à me prémunir contre ce fait si anodin, si banal : la naissance d’un petit garçon dans un village de paysans. J’aurais pu dire au Mage qu’il se trompait, qu’il n’y avait pas d’autre roi en Israël que moi ; j’aurais pu lui dire que j’étais désolé qu’il ait fait ce long voyage pour rien, mais qu’il avait sans doute mal lu dans les astres. Je ne l’ai pas fait, car écarter le Mage n’aurait pas écarté la menace que faisait planer sur moi ce nourrisson. Ceux qui vivent dans les lieux de pouvoir ont l’habitude des complots ; alors j’ai imaginé le mien pour retrouver ma paix si fragile et si précaire que le moindre déséquilibre peut la rompre. J’ai décidé d’utiliser le Mage pour mettre à mort cet enfant. Après tout, qu’est-ce qu’un enfant si petit ? Il est à peine venu au monde, il ne sait pas même parler, il ne fait rien d’autre encore que manger et dormir. Si je le tue, ses parents en auront d’autres après lui pour les consoler de leur perte. Mais si je perds le pouvoir, je perds tout, et je mets en jeu l’avenir de tout un peuple, de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Ce petit garçon doit mourir.  
Le Mage : Hérode est victime de l’illusion qu’ont bien des puissants de cette terre ; il croit que sans lui, la course du monde irait droit à sa perte. Il croit qu’il est indispensable au bien commun. Il croit que l’intérêt du plus grand nombre, c’est-à-dire surtout le sien, vaut bien plus que la vie d’un nouveau-né qui a tout juste commencé à respirer et qui aurait aussi bien pu ne jamais venir au monde. Il est loin de se douter de ce dont je suis maintenant certain, que ce nouveau-né marquera l’histoire des hommes comme aucun roi ni aucun empereur ne l’a jamais fait et ne le fera jamais. Moi, je crois que le pouvoir de cet enfant est plus grand et plus vrai que celui du plus puissant des chefs d’état. Je vois bien tout ce que son existence a de menaçant pour le pouvoir politique ; elle met en valeur ses limites, son injustice, sa fragilité, son peu de durée dans le temps. Ce monde représenté par Hérode, devant cet enfant, sent combien il est précaire, et il est hors de question pour lui de l’admettre. Quant à moi, je suis allé au bout de mon voyage ; j’ai trouvé l’enfant, et devant lui, j’ai ressenti une joie indicible. J’ai vu dans cet enfant la réalité de l’amour infini de Dieu pour ce monde, de sa puissance plus vraie que toutes les puissances temporaires qui tentent de lui imposer leur marque. Il est temps pour moi de regagner mon pays. Je ne prendrai pas la route qui passe par Jérusalem, car je sais désormais que le pouvoir qu’elle abrite n’est qu’un pouvoir arbitraire et temporaire, bien limité et bien faible à l’échelle de l’univers. Je ne veux pas dire qu’il ne soit pas réel, ou qu’il soit mal en soi, mais que comme toutes choses, il est appelé un jour à être transformé par la puissance de vie qui vient de Dieu. Je prendrai une autre route, qui symbolise le chemin de vie nouveau qui s’ouvre à moi, pour être fidèle à cette transformation que j’espère, maintenant que je l’ai vue réalisée dans ce nouveau-né. Je ne sais pas comment cet enfant manifestera dans sa vie cette promesse, ni quel sort ce monde lui réservera ; ce dont je suis sûr, c’est qu’un peuple nouveau se formera, réunissant toute personne qui a vu la grâce de Dieu présente dans ce nouveau-né, et que ce peuple continuera de témoigner d’une puissance plus grande, d’un amour véritable, d’un Royaume de paix qui viendra un jour renverser toute injustice et effacer toute larme de nos yeux.

mardi 18 octobre 2011

Commencer toujours par le commencement

(Voici un petit billet que j'ai donné pour le bulletin paroissial pour la rentrée en septembre [déjà !]. Si vous avez l'impression d'avoir quelque peu raté la rentrée, c'est toujours le moment de démarrer. En effet, dit-on [tiens, j'ai envie de dire quelque chose sur ce "on dit"], il est temps de commencer quand on a l'impression d'avoir raté le bon moment de commencer.)

Qui pensera normal le geste de ce moine d’autrefois dans le désert ? Il levait ses bras pour prier vers le soleil couchant chaque jour et restait dans cette position de prière toute la nuit en attendant le lever du soleil du lendemain. Comme si le soleil risquait de ne plus se lever sans sa prière, comme si un nouveau jour ne pouvait pas venir sans son attente, comme si un jour pouvait arriver où aucun commencement ou recommencement ne serait permis…

Le tour du soleil – précisons : celui de notre terre sur elle-même et autour du soleil – nous est devenu quelque chose d’évident. On a l’impression qu’un jour arrive et s’en va comme un autre, et dans cette période de l’année nous nous disons : « ah, encore la rentrée… », ce que nous nous étions dit sans doute les années précédentes.

« Commencer gaiement par le commencement », disait un théologien il y a un peu moins de cent ans. Si nous nous sentons blasés dans cette période de nouveau commencement, c’est peut-être le moment où on peut se laisser inviter par ce mot. Quels sont la source ou les fondamentaux de votre vie par lesquels vous pourriez commencer ce temps gaiement ?

mardi 12 avril 2011

Chanter avec une partition

Personne ne sait la souffrance que j’ai vue, personne sauf Jésus
Personne ne sait la souffrance que j’ai vue, gloire alléluia !
(Nobody knows the trouble I've seen, nobody know but Jesus
Nobody know the trouble I've seen, Glory Hallelujah!)

Le refrain de ce negro-spiritual, chant des noirs américains au temps de l’esclavage, est quelque peu déconcertant. Il semble passer du coq à l’âne. L’exclamation « gloire, alléluia » suit sans aucune transition le cri de souffrance. Les paroles que, pour le moins, nous hésiterions à prononcer dans une telle situation, nous les chantons ; ou plus exactement, le chant nous les fait chanter. Ce serait d'ailleurs drôle de voir un chanteur s'arrêter de chanter chaque fois que la partition qu'il chante le fait réfléchir. Une partition nous permet de chanter quelque chose avant même de nous mettre d'accord ou en désaccord avec ce que nous chantons. Ainsi, elle nous conduit parfois à l'apprentissage des émotions qui nous seraient autrement inconnues.

Dans notre vie, aux côtés de petites et grandes joies, nous parviennent aussi des nouvelles et des événements qui nous inquiètent ou nous attristent, de loin ou de près – parfois de trop près. Je me demande si une communauté n’est pas aussi un peu comme une chorale. Devant de tels sujets, au lieu de céder au mutisme, elle prend le courage de prendre une partition pour chanter avec un rythme commun. La partition qu’une communauté chrétienne chante les uns pour les autres, les uns avec les autres, on l’appelle la prière.

La peur et le bouleversement tels que ceux que les femmes ont ressentis devant le tombeau vide au matin de Pâques (cf. Mc 16) ne nous empêchent pas de chanter le « oui » de Dieu. Ou plutôt : l’approbation de Dieu, manifestée à la vie et à l’espérance en elle dans l’événement pascal, nous permet de chanter même la crainte et le désarroi qui nous arrivent. Une communauté chrétienne chante un chant dont le rythme nous pousse inlassablement à crier « gloire, alléluia ». Parfois comme du coq à l’âne, un peu comme du Crucifié au Ressuscité (mais justement !).

(P.-S.: Texte légèrement modifié de celui que j'ai donné comme un billet pour le journal régional "Réveil" pour le mois de mai.)

samedi 9 avril 2011

Editorial

Voici un éditorial que je viens de rédiger pour le journal paroissial. C'est toujours difficile de rédiger quelque chose qui tienne la route en 1500 signes, et je suis rarement satisfaite du résultat ; des avis ?

Nous venons de célébrer Pâques. Pâques, la fête de la victoire définitive du Christ sur la mort - et à travers elle, de la promesse de notre propre victoire - est souvent considérée comme la fête la plus importante de l’année pour les chrétiens, le point culminant du calendrier liturgique. Pourtant, certains théologiens affirment que la fête la plus importante est plutôt... la Pentecôte. Et on peut comprendre pourquoi : la Pentecôte, où l’on fait mémoire du don de l’Esprit aux apôtres cinquante jours après la résurrection du Christ, marque la naissance de l’Eglise. Il ne s’agit pas de la naissance d’une institution, mais de notre propre naissance en tant que peuple de Dieu, en tant que présence du Christ sur la terre.

A Pentecôte, nous allons fêter les catéchumènes qui vont être baptisés ou confirmer les promesses de leur baptême. Au-delà de la joie pour ces jeunes en ce jour si particulier pour eux, c’est à la fête pour nous-mêmes, notre paroisse, notre Eglise, et plus largement l’Eglise du Christ à travers le monde, que nous sommes invités. Parce que la Pentecôte nous redit que nous sommes le peuple choisi par Dieu pour être ses témoins ; parce que malgré nos faiblesses et nos imperfections, nous sommes appelés à manifester son amour pour ce monde. Pour reprendre la formule d’un théologien, la Pentecôte est le moment de se réjouir d’être l’Eglise, ce « rassemblement extraordinaire de gens extraordinairement ordinaires ».

mercredi 6 avril 2011

Du monastère

Les monastères, c'est chouette ! Vous l'aurez compris si vous avez lu mon précédent message : j'éprouve une attirance certaine pour la vie monastique et les monastères. Et pourtant, j'appartiens à une tradition protestante qui est loin d'avoir toujours eu cette même attirance. Au moment de la Réforme, on a vu se vider les couvents. Luther, après tout, était un moine défroqué marié avec une ex-religieuse ! La tradition réformée a fait preuve de tant de méfiance envers le célibat consacré qu'il a fallu attendre le 19ème siècle, en France, pour voir apparaître le premier ordre religieux protestant féminin, celui des diaconesses (il n'existe toujours pas d'ordre masculin). Alors, je me pose à moi-même la question : quel sens peut bien avoir l'attirance d'une réformée pour les monastères ?

Essayons de remettre un peu les choses dans leur contexte. Dans une certaine vision catholique de l'existence (qui existe encore, je l'ai moi-même entendue dans la bouche de certains amis), il y a une "hiérarchisation" de la "valeur" (je mets des guillemets mais il faudrait en rajouter encore une bonne quantité, tant "valeur" est loin d'être le terme qui conviendrait le mieux) des différents choix de vie. Dans cette "hiérarchie", le haut de l'échelle est occupée par les modes de vie religieux, le bas de l'échelle par les vies de "simples laïcs". Bien évidemment, cette présentation est très caricaturale, mais j'espère que les éventuels lecteurs catholiques me pardonneront mon péché de simplification.

La Réforme protestante s'est élevée d'une manière vive contre cette hiérarchisation. L'argument théologique derrière cette protestation était le suivant : aux yeux de Dieu, il n'y a pas de vie humaine qui ait moins de "valeur" qu'une autre. La vie d'un cantonnier (qu'il soit bien entendu que je n'ai rien contre les cantonniers) est aussi pleine de sens que la vie d'un ermite. Et ceci pour une raison simple : chaque chemin de vie, qu'il soit laïc ou religieux, répond à un appel de Dieu. On peut avoir, au sens le plus plein du terme, une vocation à être professeur, pâtissier ou chauffeur routier aussi bien qu'à devenir prêtre ou moniale, et chaque mode de vie peut être un authentique chemin à la suite du Christ.

Alors, pourquoi le monastère ? Pour ce qui me concerne, je répondrais que la vie monastique (une vie de célibat, en communauté, rythmée par la prière) est peut-être la manière la plus visible d'incarner toute la radicalité de l'Évangile. Un séjour au monastère me rappelle, sans échappatoire possible, quelle est la finalité de mon existence : c'est, comme le disait Calvin, de connaître Dieu. Il n'y a rien de plus important.

En même temps, le monastère me rappelle qu'une telle recherche, une existence ainsi orientée, ne sont pas uniquement possibles en son sein. Une sœur de Bose me le disait l'an dernier : les moines et moniales de la communauté, au moment de leur profession, ne prennent pas les vœux "classiques" de chasteté, pauvreté et obéissance. À Bose, les vœux pris sont ceux de vie de célibat en communauté, ce qui est la caractéristique marquante de la vie monastique. Pourquoi ? Parce que chasteté, pauvreté et obéissance devraient déterminer la vie de tout chrétien, pas seulement des moines (juste au cas où et pour éviter tout malentendu, je rappelle que chasteté n'est pas forcément synonyme d'abstinence sexuelle, et qu'il s'agit d'obéir à l'Évangile, non à une quelconque autorité religieuse).

Ainsi, paradoxalement, le monastère me redit qu'une vie totalement engagée au service de l'Évangile, dans la suite du Christ, est possible aussi dans mon existence quotidienne ; le temps que j'y passe ne fait que mieux me renvoyer vers l'extérieur, vers ma propre vocation. Et finalement, si la Réforme a ouvert tout grand les portes du monastère, c'est sans doute pour mieux permettre à chacun de vivre dans son "monastère intérieur".

(Et dois-je rappeler que le "moineau", mascotte de ce blog, signifie "petit moine", en référence à son plumage de la même couleur que la robe de bure ?)

mardi 5 avril 2011

Au rythme des heures (de retour de Bose)

Il y a les montagnes, qui se détachent si nettement au petit matin et qui se drapent de brume à la mi-journée. Il y a l'église, quasiment vide aux laudes de six heures, où les chants résonnent avec plus d'intensité dans le silence, et dont les fenêtres du chœur s'illuminent à mesure que le soleil se lève ; et cette même église, comble à l'heure de l'eucharistie du dimanche, à la nef emplie de lourdes volutes d'encens, mais où règne un tel calme que l'on entend cliqueter la couverture métallique de l'évangéliaire ouvert par le prieur. Il y a le ciel limpide, où les étoiles paraissent si proches à la nuit tombée.

Il y a la communauté chaleureuse, accueillante, souriante, toujours surprenante, nourrie et pénétrée de la Bible. Il y a la paix des chambres sobres mais belles, la verdeur des prés, le chant des oiseaux, les savoureux repas pris dans la bonne humeur, parfois en silence.

Il y a cette Présence qui emplit chaque espace et chaque instant.